domination

Édition : Points

Collection : Essais

Parution : 1998, 2002 pour la préface

Genre : Essai, sociologie

 

          S’il y a bien un domaine que je connais mal, c’est la sociologie… Alors pourquoi lire Pierre Bourdieu ? Sincèrement, j’ai emprunté La Domination masculine par curiosité. En tant que féministe du dimanche, dans le sens où je ne suis pas une militante bien que je sois désormais particulièrement sensible à cette cause, il me semblait logique de commencer un peu à m’intéresser aux bouquins sur le sujet. J’ai lu Le Deuxième Sexe mais rien d’autres depuis. Or, j’ai pensé que débuter par l’ouvrage de quelqu’un à la réputation aussi établie que Bourdieu, du moins à première vue, était sensé.

     La domination masculine est tellement ancrée dans nos inconscients que nous ne l'apercevons plus, tellement accordée à nos attentes que nous avons du mal à la remettre en question.

     La description ethnographique de la société kabyle, conservatoire de l'inconscient méditerranéen, fournit un instrument puissant pour dissoudre les évidences et explorer les structures symboliques de cet inconscient androcentrique qui survit chez les hommes et les femmes d'aujourd'hui.

     Mais la découverte des permanences oblige à renverser la manière habituelle de poser le problème : comment s'opère le travail historique de déshistorisation ? Quels sont les mécanismes et les institutions, Famille, Église, École, État, qui accomplissent le travail de reproduction ? Est-il possible de les neutraliser pour libérer les forces de changement qu'ils entravent ?

      Tu l’auras compris, ami-lecteur, en choisissant Bourdieu, je m’appuyais sur la conviction que l’essai d’un professeur de sociologie du Collège de France ne pourrait qu’être un bouquin passionnant, à la rigueur scientifique incontestable. Mais qu’en est-il au terme de ma lecture ?

       Bon, bon, bon… Première remarque : si je devais conseiller un ouvrage sur le patriarcat, jamais je ne mentionnerais La Domination masculine. C’est radical, je sais… Laisse-moi donc, ami-lecteur, t’expliquer pourquoi... Sans doute que Pierre Bourdieu était un éminent sociologue et que nombre de ses ouvrages ont une influence majeure dans les sciences sociales aujourd’hui. C’est pas moi qui le dit, hein, c’est la quatrième de couverture. Vue ma méconnaissance de la discipline, je ne vais pas prétendre que c’est faux. Ce que je peux néanmoins dire, c’est que j’ai lu un chercheur mais jamais un professeur. La Domination Masculine est ardu à lire, volontairement inaccessible… En effet, depuis ma lecture, j’ai appris que Bourdieu défendait l’utilisation d’un vocabulaire et d’une syntaxe complexes. Et pour les utiliser, il les utilise... Au fil des pages, j’ai tant lutté pour comprendre au mieux les propos de l’auteur que je n’en ai éprouvé aucun plaisir. Même celui de la stimulation intellectuelle. Peut-être ne suis-je pas assez cultivée, ou intelligente…

         Heureusement certains passages m’ont frappée par leur justesse. Ainsi lorsqu’il aborde la question des bonnes intentions, page 89 :

      Et l’on comprend, dans cette logique, que la protection « chevaleresque » elle-même, outre qu’elle peut conduire à leur confinement ou servir à le justifier, peut contribuer à tenir les femmes à l’écart de tout contact avec tous les aspects du monde réel «pour lesquels elles ne sont pas faites » parce qu’ils ne sont pas faits pour elle.

         En vérité, j’adhère à nombre des propos de l’auteur, du moins quand il montre à quel point cette domination masculine imprègne tant notre société que remettre en question ses mécanismes ne suffit pas à la mettre complètement à mal.

      Pourtant, j’ai été aussi beaucoup déçue par la vision que nous livre La Domination masculine. Tout le long, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que le bouquin tombait parfois dans le système dont il tente d’expliquer les mécanismes : l’androcentrisme, c’est à dire, au cas où tu ne connaisses pas le terme, un mode de pensée, conscient ou non, consistant à envisager le monde uniquement ou en majeure partie du point de vue des êtres humains de sexe masculin. Pourquoi je me permets une telle accusation ? Prenons un exemple, sur le harcèlement sexuel, page 37 :

      De même, le harcèlement sexuel, n’a pas toujours pour fin la possession sexuelle qu’il semble poursuivre exclusivement : il arrive qu’il vise la possession tout court, affirmation pure de la domination à l’état pure.

       Il avance cette caractéristique comme si c’était une découverte or, pour moi, c’est foncer dans une porte ouverte : le harcèlement, sexuel ou de rue, est TOUJOURS, à mon sens, une histoire de domination. Point. Il suffit d’en être victime pour le ressentir…

       De même, s’il parle de la circoncision en tant que rite d’institution de la masculinité, il n’en fait pas de même pour la femme et ne mentionne pas l’excision... Dommage de n'évoquer les mutilations sexuelles que lorsqu'elles concernent l'homme...

      Finalement si Pierre Bourdieu nous parle de la domination masculine c’est exclusivement du point de vu de l’homme. Il va même assez loin puisqu’il ne cesse de tenter de mettre en parallèle les effets du patriarcat sur les hommes et les femmes, au détriment, sans doute, des réalités sociales. Je suis assez d’accord avec son point de départ, page 74 :

Si les femmes, soumises à un travail de socialisation qui tend à les diminuer, à les nier, font l’apprentissage des vertus négatives d’abnégation, de résignation et de silence, les hommes sont aussi prisonniers, et sournoisement victimes, de la représentation dominante.

      Donc oui, les hommes subissent la société patriarcale et c’est, entres autres, pour cette raison, que la cause féministe nous concerne tous. Là où Bourdieu exagère, c’est dans sa façon d’insister sur le poids subi par les hommes avec des tournures plus que maladroites : "des formidables exigences", "immense vulnérabilité", "hommes prisonniers, et sournoisement victimes",… J'ai eu l'impression désagréable de me trouver devant un de ces commentaires sous un post féministe, tu sais, du genre "oui mais les hommes aussi ils sont harcelés, hein, vous parlez toujours des femmes."   Et puis alors que monsieur Bourdieu défend la complexité parce que, selon lui, elle apporte de la précision, il tombe ici dans des termes non seulement emphatiques et pathétiques mais, et c’est le pire, dans la subjectivité. En cela, La Domination masculine est doublement une leçon : déjà parce que Bourdieu nous offre quand même des pistes de réflexions passionnantes sur la manière dont le patriarcat est ancré dans nos inconscients, ensuite  parce qu’il offre lui-même un exemple de combien peut être réductrice la pensée quand elle n’adopte qu’une vision masculine d’un système.

      Pour finir, je voudrais mettre les choses au point sur un reproche qui a souvent été fait à Bourdieu : le fait qu’il traite de la domination symbolique, de la violence symbolique et qu’il évoque très peu la violence physique. Je n’entrerai pas dans ce procès car l’auteur nous explique de manière plutôt convaincante pourquoi il a fait ce choix.

      Pour conclure, je n’irai pas jusqu’à regretter cette lecture qui m’a permis d’amorcer une vraie réflexion sur la question. Toutefois, cette découverte laborieuse et décevante sur de nombreux points, m’a donné envie d'éviter à l'avenir de lire ce monsieur.

Note Globale : 09 / 20