Il est certains anniversaires qu'il ait aisé d'ignorer et le centenaire de la publication du premier volume d'À la Recherche du temps perdu devait pour moi en faire partie. Hélas, ami lecteur, le destin s'est ligué contre ma volonté de me vautrer dans mon indifférence... Comme tu le sais peut-être, je me suis intéressée à la rentrée littéraire et donc je me suis plongée dans l'essai de Claude Arnaud, Proust contre Cocteau1sorti en septembre. Centré sur la relation entre Marcel Proust et Cocteau -que j'adore-, l'ouvrage en question est passionnant... Sauf que je ne l'ai pas fini. Oui, oui, péché, blasphème -et noix de coco-, je suis censée toujours finir mes lectures. Mais pas ici. L'auteur n'est pas en cause, l'essai étant vraiment intéressant et rédigé non seulement de manière claire mais fort agréable. La faute à Proust. Laisse-moi te parler un peu de mon histoire avec Proust.

J'étais jeune et belle, j'avais vingt ans et je suivais sporadiquement des études de lettres. Au détour d'une bibliographie, j'ai rencontré monsieur Proust. Tout de suite il m'a semblé un peu antipathique avec sa santé délicate et sa relation fusionnelle avec môman. Son intelligence précoce aurait dû me séduire, il n'en fut rien. Ce fut une rencontre manquée. J'avais lu des chansons de gestes dans le texte, les Pensée de Montaigne, Michel Butor et son anti-roman, je ne pensais pas que Proust serait pour moi ce que son rocher est à Sisyphe. L'incipit le plus célèbre de notre littérature « Longtemps, je me suis couché de bonne heure. » est devenu mon enfer. J'avais beau essayer de me concentrer, rien n'y faisait, je m'ennuyais et refermais le livre au bout de quelques pages. Alors que je voyais mes amis tomber sous le charme de Marcel, il continuait à me battre froid. Lorsque que j'ai arrêté mes études, j'ai quitté l'écrivain sans un regard en arrière.

Une fois, j'ai interrogé une personne que j'adore et qui idolâtre Proust. Pourquoi ses phrases interminables mais pourtant géniales me plongeaient dans un ennui sans fin ? Pourquoi donc -telle l'héroïne d'une mauvais romance- je restais insensible à ce héros de la littérature ? Mon ami m'a dit que, peut-être, je devrais d'abord lire quelques études sur l’œuvre proustienne. Cela me permettrait de comprendre la complexité et la profondeur des écrits de Marcel et ainsi me faciliter notre prochaine rencontre. C'est ce que j'ai fait. Après tout, j'en étais passée par là avec Rabelais et depuis je lui voue un culte sans faille.

J'ai replongé -plouf!- et de nouveau je me suis noyée. Ensuite j'ai essayé de comprendre ce désamour qui ne me quittait pas. J'ai pensé qu'une « œuvre de la la connaissance esthétique de l'individu »2 ne pouvait pas me séduire. A mes yeux, il était cohérent de ne pas aimer Proust puisque l'introspection m'ennuie -il me semble toujours étrange d'être proustien si on exècre Freud comme c'est mon cas-. Peut-être que l'influence de Balzac chez Marcel permet aussi de m'excuser, moi qui ne l'aime pas tellement.

Après tout ça, je m'étais résignée... Proust m'était inaccessible et j'étais en cause. Certes, je ne suis pas la seule -loin de là-, et tout le monde a dans le passé des amours mortes avant même d'avoir commencé. Jamais je ne pourrais aller au bout d'À la recherche du temps perdu et avoir ma romance avec Le Narrateur...

Et puis l'essai de Claude Arnaud est arrivé. Alors j'ai eu envie de retenter de coup. Un peu plus de dix ans ont passé depuis que j'ai croisé Marcel pour la première fois. La maturité réussira peut-être là où la fraîcheur de ma jeunesse avait échoué.

J'ai l'intégral d'À la recherche sur mon kindle. Je me donne un mois pour voir ce que cela donne.

Dans quatre semaines, je reviendrai ici te parler de Proust. Je te dirai si j'ai dépassé la dizaine de pages, si je me suis endormie, ennuyée, si j'ai dépéri. Peut-être même qu'Ema viendra à ma place, écrivant : « AlterVorace n'est plus. Étouffée sous les phrases interminables de Marcel, elle nous a quitté... les marques des points-virgules encore visibles sur sa peau bleutée. Les médecins ont dit que son corps portait encore les traces de sa relecture de Madame Bovary. Ainsi, son métabolisme, affaibli, n'avait aucune chance face à Swann... ».

En attendant, je tiens à donner une autre raison de mon aversion pour Proust. Elle n'est pas logique mais elle est réelle. Je suis même certaine qu'après ça, c'est moi, ami lecteur, que tu vas haïr mais à chaque fois que je pense à Marcel, cette chose vient faire un sitting dans mon esprit...

 

 

 

Tu l'as dans la tête hein ?

 

1 – Claude Arnaud, Proust contre Cocteau, Grasset, coll. « Essais Français », 2013 (ISBN 2-2468-0510-4)

2 – citation du philologue Ernst-Robert Curtius