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Édition : Don Quichotte

Collection : Non Fiction

Parution : 2012

Genre : témoignage, autobiographie

Il y a déjà plusieurs années que j'ai eu le plaisir de découvrir la plume de Grand Corps Malade, qui slame avec talent, depuis 2006 précisément et son album Midi 20. Quand j'ai eu vent de la sorti de son premier livre, je me suis demandé si l'artiste se montrerait à la hauteur. Soit GCM est un poète, soit ses textes me plaisent énormément, mais tenir la plume pour un bouquin, être constant tout au long d'un récit, n'a pas vraiment de rapport. Je savais que peu importait le verdict, je chroniquerai Patients sur ce blog, et sincèrement, je croisais les doigts pour ne pas être déçue. Cet ouvrage étant un témoignage, mon inquiétude a redoublé. Il faut dire, et tu l'auras peut-être remarqué, que je lis peu de livres estampillés autobiographie ou témoignage. Puis la présentation de l'éditeur m'a encouragée à me lancer :

«J'ai envie de vomir.

J'ai toujours été en galère dans les moyens de transport, quels qu'ils soient. J'ai mal au coeur en bateau, bien sûr, mais aussi en avion, en voiture... Alors là, allongé sur le dos à contresens de la marche, c'est un vrai calvaire.

Nous sommes le 11 août et il doit bien faire 35 degrés dans l'ambulance. Je suis en sueur, mais pas autant que l'ambulancier qui s'affaire au-dessus de moi ; je le vois manipuler des tuyaux, des petites poches et plein d'autres trucs bizarres. Il a de l'eau qui lui glisse sur le visage et qui forme au niveau du menton un petit goutte-à-goutte bien dégueulasse.

Je sors tout juste de l'hôpital où j'étais en réanimation ces dernières semaines. On me conduit aujourd'hui dans un grand centre de rééducation qui regroupe toute la crème du handicap bien lourd : paraplégiques, tétraplégiques, traumatisés crâniens, amputés, grands brûlés...

Bref, je sens qu'on va bien s'amuser.»

À tout juste vingt ans, alors qu'il chahute avec des amis, Fabien heurte le fond d'une piscine et se déplace les vertèbres. Les médecins diagnostiquent une probable paralysie à vie. Il relate ici, dans le style poétique, drôle et incisif qu'on lui connaît, les péripéties truculentes, parfois cocasses, vécues avec ses colocataires d'infortune dans un centre de rééducation pour handicapés. Jonglant entre émotion et dérision, ce récit est aussi celui d'une renaissance.

Ceux qui confondent encore tout et pensent que le slam est un pseudo rap sans musique vont en prendre pour leur grade. Oui le slam est bien un art oratoire poétique. Oui, bien qu'oral, c'est une forme de littérature. Et GCM est un auteur. La lecture de Patients nous le confirme. En moins de 200 pages, le récit nous emmène dans l'univers si particulier de la rééducation et du handicap. Le regard que GCM porte sur cette expérience si particulière est celui d'un auteur, d'un artiste. D'une plume idéale pour le propos -mélange de rudesse, de poésie, d'humour et de finesse- monsieur Fabien Marsaud parle du quotidien dans ce centre de rééducation. De son accident, il parle finalement assez peu, de ses proches encore moins. Sa pudeur permet au propos de ne jamais tomber du côté du voyeurisme. Bien sûr il parle de choses difficiles, la perte de l'intimité, le combat au quotidien, les désillusions. Pourtant on ne tombe jamais dans le pathos et on sent à quel point, GCM a écrit cet ouvrage pour de « bonnes raisons », pour raconter, pour revenir sur un morceau de vie. Et puis il ne se donne jamais le beau rôle. Sans fard il explique que cet univers, avant d'être propulsé à l'intérieur, il n'y pensait jamais. De la même façon, il avoue ses a priori, ses défauts, ses failles. Et pourtant ce n'est pas lui le propos central de lui. C'est des autres dont il est vraiment question : ses compagnons d'infortune, les soignants, tous ceux qui accompagneront ce long combat.

Alors voilà. Moi qui craignais tant une déception, j'ai été complètement transportée par les mots de Grand Corps Malade. Non seulement c'est un témoignage au sens noble du terme, qui maintient l'équilibre entre vérités et pudeur mais c'est aussi un texte littéraire à part entière, avec des chapitres coup de poing et une rythmique particulière par laquelle on sent souvent affleurer le poète. Merci Fabien.

Pour finir, je ne peux résister au plaisir de te mettre quelques citations, en espérant convaincre, toi ou un autre lecteur de cette chronique, d'ouvrir Patients :

Bien sûr, cette expérience aussi difficile pour moi que pour mon entourage proche m'a beaucoup appris sur moi-même, sur la fragilité de l'existence (et celle des vertèbres cervicales).
Personne ne sait mieux que moi aujourd'hui qu'une catastrophe n'arrive pas qu'aux autres, que la vie distribue ses drames sans regarder qui les mérite le plus.

Tout le monde s'habitue.C'est dans la nature humaine.On s'habitue à voir l'inhabituel,on s'habitue à vivre des choses dérangeantes,on s'habitue à voir souffrir des gens,on s'habitue nous-mêmes à la souffrance.On s'habitue à être prisonniers de notre propre corps.On s'habitue, ça nous sauve.

Ah oui, pour tous les ringards d'entre vous qui n'ont jamais été tétraplégiques, sachez que manger seul pour un tétra est aussi facile que de voler pour un homme valide.

 

NOTE GLOBALE : 17 / 20