poster_41673

 

Édition : Points

Parution : 1998 pour la traduction

Classement : Roman

 

Il y a des rencontres littéraires complètement dues au hasard, un titre, une couverture, un pitch, et on ouvre un roman sans filet. C'est comme ça que je suis tombée sur Daddy's girl et que je l'ai commencé une nuit sans savoir vraiment dans quoi je mettais les pieds et quelle claque j'allais me prendre dans la tronche :

A quatorze ans; Olivia a le corps voluptueux d'une femme et les cicatrices d'une enfant de couple divorcé. Pour ses parents pressés de refaire leur vie, elle est devenue un fardeau encombrant qu'on se passe et se repasse. Surgit l'inquiétant Nick, nouvel amant de la mère, trop conscient de la vulnérabilité et de la beauté de la fille. Tel un animal affamé, Olivia succombe aussitôt aux caresse d'un séducteur qui, tout hédoniste et amoral qu'il soit, lui accorde l'attention que les autres lui refusent. Privée de ses repères, sa sexualité habilement éveillée, exploitée, Olivia découvre le pouvoir irrésistible et destructeur de l'obsession amoureuse. Mais c'est sans compter avec l'intelligence et la force morale d'une adolescente contrainte à chercher seule sa voie : elle prendra une décision lourde de conséquences pour elle et ses proches.

Au bout de seulement quelques pages je me suis demandée dans quoi je venais de m'embarquer. J'ai alors allumé l'ordinateur pour voir un peu ce qui se disait sur le bouquin dans le monde du Net. Puis j'ai continué ma lecture. Pour me rendre compte que je n'avais pas l'impression de lire le même livre que les autres. Du moins de ceux dont j'avais lu l'avis. Suis-je passée à coté du roman ? Je ne crois pas. Nous parlons donc d'une très jeune fille de 14 ans, Olivia. Cette gamine est une ado cabossée par le divorce de ses parents, soit, mais surtout par leur incapacité à lui faire sentir leur amour. La psychologie de l'héroïne est admirablement dépeinte. Olivia est confrontée à des situations très dures. Ainsi, une nuit, elle se rend compte que sa mère se trouve avec un homme dans la chambre à coucher. Apprendre de cette manière, par les cris de celle-ci en train de faire l'amour, que sa mère a quelqu'un dans sa vie est quelque chose de tragique à mon sens. Mais Olivia est entre deux états. L'adulte en devenir veut se conduire comme une personne mature tandis que l'enfant qui demeure subit un choc violent :

« Elle était soulagée en même temps que désespérée. Si elle avait été plus jeune, elle aurait fait toute une histoire, elle aurait obligé sa mère à se lever et à se conduire comme une mère. Mais elle avait passé l'âge de ce genre de choses ; elle était censée tout savoir des adultes, comprendre que les parents font bel et bien entre eux ce qu'on vous raconte en cours de biologie. Comprendre n’arrangeait rien d'ailleurs. L'affaire n'en était pas moins répugnante, le sentiment de trahison n'en était pas moins grand »

La société dépeinte par l'auteur est d'une crudité et d'une violence bouleversante. La mère d'Olivia poussera le souci des apparences jusqu'à faire emménager Nick, son amant, en le présentant à sa fille comme un pensionnaire qui dort dans la chambre d'amis. Premier mensonge, premier non-dit qui pousse l'enfant à penser que les tabous sont inaliénables. Du côté de son père, Olivia n'en mène pas large non plus puisqu'il vit avec une de ses étudiantes et semble se trouver un peu encombré par son ancienne famille.

C'est donc dans ce contexte que Nick fait son apparition du jour au lendemain dans la vie de notre héroïne. Et c'est là où je ne comprends pas les avis et critiques que j'ai pu lire. Pour que tu comprennes pourquoi j'écris cela, laisse-moi te citer l'article que l'on peut trouver sur le site de L'Express :

   L'Anglaise Janet Inglis, dont c'est le premier roman, fait voler en éclats bien des idées reçues sur la sensualité des jeunes filles et sur l'inceste. Son héroïne, la jeune Olivia, découvre violemment ses premiers émois de désir et de plaisir avec son beau-père. Malgré le ton abrupt de Daddy's Girl, le sujet n'en reste pas moins délicat, voire moral. Car enfin, si l'inceste dans ces circonstances y est dédramatisé (ne s'agit-il pas ici d'amour?), la sensualité épanouie, l'indifférence témoignée par les parents à leur fille demeure impardonnable. Fortement érotique, jamais sordide, ce roman a le mérite d'être habilement construit et, surtout, de donner le point de vue de la jeune fille elle-même.

Pour ma part je n'ai pas trouvé que l'inceste ici était dédramatisé une seconde. J'ai l'impression que la plupart des lecteurs voient le détournement de mineur de manière très schématique -pour ne pas dire simplet- : soit l'homme est un monstre prenant la jeune fille de force, soit c'est une vraie histoire d'amour amorale sans doute mais tragiquement sublime. Sérieusement ? Non seulement c'est d'une naïveté déconcertante mais c'est aussi enlever tout le génie de ce roman. Nick est le bourreau d'Olivia mais ce n'est pas simplement un monstre. Quant à la jeune fille, ce n'est pas parce qu'elle finit par tomber amoureuse que cela devient une histoire d'amour. Pour preuve les débuts de leur liaison...

Alors qu'ils se connaissent à peine et que la relation entre Nick et la mère d'Olivia est toujours niée officiellement, voici comme se passe un des premiers tête à tête de l'héroïne avec son « beau-père » : 

« -Enlève ton espèce de sac, ajouta-t-il en tirant sur sa cigarette.

- Mon pull ? demanda Olivia, surprise. Pour quoi faire ?

- Comment est-ce que je pourrais savoir si tu ressembles à un mannequin, dit-il patiemment, si je ne sais pas à quoi tu ressembles ? »

Ensuite il demande à la jeune fille, alors en t-shirt, comment elle se voit, Olivia dit qu'effectivement elle se trouve trop grosse pour être mannequin, puis :

« -Mon ange, tu as un corps de rêve. En page trois, tu ferais disjoncter tous les lecteurs du Sun. »

Il la terrifiait. A la tenir ainsi, à lui parler ainsi. Et pourtant personne, depuis des années, depuis une éternité, ne l'avait tenue comme ça, ou autrement. (…).

Il la pressant contre lui, elle lâcha le magazine pour saisir les bras qui, d'une étreinte d'acier, lui emprisonnaient la taille. Il lui parlait, lui soufflant les mots à l'oreille comme un lion attiré par son repas. « On t'a délaissée, mon petit chat. On a oublié de te dire à quel point tu es belle. »

Tout le talent de l’auteur est là. Comment Nick va manipuler la fragilité de la proie, la rendre maléable, consentante malgré elle. Il lui prendra sa virginité de la même façon alors qu'elle est paralysée à la fois par la peur et par le désir. Et lui va lui apprendre le plaisir comme une arme pour mieux l'assujétir à son pouvoir. Alors oui, Olivia va l'aimer et le protéger. Et pourtant tout au long du roman on sent bien qu'elle est lucide sur ce qu'il lui fait subir.

En cela, ce récit est une claque, un chef d’œuvre de nuances. Olivia ne se contente pas d'être une victime tout comme Nick ne se résume pas à sa part d'ombre. C'est pour cette raison que le récit est dérangeant et que les lecteurs préfèrent soit le voir comme une simple histoire d'amour qui brise les tabous ou juste -comme j'ai pu le lire- comme une ôde infâme à la pédophilie qui dédramatise l'abus sur une ado fragile.

Daddy's girl mérite tellement plus que cela... Un roman qui, pour ma part, m'a donné la nausée est d'une richesse incroyable. En refermant, l'ouvrage, je ne pouvais que m'incliner devant tant de talent. Merci madame Inglis.

 

NOTE GLOBALE : 18 / 20