Édition : Livre de poche (pour le premier) / Lattes

Parution : 2012

Classement : romans

 

Oui, oui, je vais te parler de deux romans d'un même auteur alors qu'ils ne font pas partie d'une série. Ema t'a déjà parlé de La liste des mes envie et on pourrait se demander pourquoi j'ai décidé d'en faire moi aussi une chronique. Celle de ma collègue m'avait donné envie moi aussi de plonger dans l'univers de monsieur Delacourt. Comme je voulais entrer dans son écriture par une autre porte, j'ai lu son premier ouvrage, L'écrivain de la famille. Puis j'ai enchaîné sur le second. Et j'ai eu envie de vous parler des deux parce qu'il y une vraie cohérence, de vrais échos entre les romans. Rappelons rapidement de quoi il est question :

L'écrivain de la famille : À sept ans, Edouard écrit son premier poème. Trois rimes pauvres qui vont le porter aux nues et faire de lui l’écrivain de la famille. Mais à neuf, il découvre le sens de « déchéance ». Les mots ne lui viennent plus. Les années passent. Il assiste à la lente décomposition de sa famille et court toujours derrière l’amour que son poème, autrefois, suscita. Il écrit, écrit mais le destin que les autres vous choisissent n’est jamais tout à fait le bon. Edouard n’a pas de talent. Sauf dans la publicité où les mots futiles valent de l’or. Pas pour ce grand roman qu’il s’est juré d’écrire. 

N’ayant pas su trouver les mots qu’on attendait de lui, Edouard, l’écrivain de la famille, vit dans l’échec et le dégoût de soi. Alors quand la beauté de sa mère se fane, quand son frère-oiseau meurt tragiquement, quand le cœur de sa sœur devient pierre et que son père disparaît dans ses silences, il prend la plume pour écrire l’histoire de ceux qu’il aime. 

Mais surtout pour en changer la fin.

La liste de mes envies : Jocelyne, dite Jo, rêvait d’être styliste à Paris. Elle est mercière à Arras. Elle aime les jolies silhouettes mais n’a pas tout à fait la taille mannequin. Elle aime les livres et écrit un blog de dentellières. Sa mère lui manque et toutes les six minutes son père, malade, oublie sa vie. Elle attendait le prince charmant et c’est Jocelyn, dit Jo, qui s’est présenté. Ils ont eu deux enfants, perdu un ange, et ce deuil a déréglé les choses entre eux. Jo (le mari) est devenu cruel et Jo (l’épouse) a courbé l’échine. Elle est restée. Son amour et sa patience ont eu raison de la méchanceté. Jusqu’au jour où, grâce aux voisines, les jolies jumelles de Coiff’Esthétique, 18.547.301€ lui tombent dessus. Ce jour-là, elle gagne beaucoup. Peut-être.

L'écriture de monsieur Delacourt est celle de sa génération : efficace, moderne, épurée. Un brin poétique. Bien que je sois un peu lassée parfois de cette mode, j'avoue que ce style habille à merveille les histoires que l'auteur nous dévoile. Rien d'audacieux, soit, mais c'est bien fait. Ce n'est toutefois pas cela qui a retenu mon attention de lectrice. Ce qui m'a embarquée dans les romans en question, c'est le regard de l'auteur sur le monde : une lucidité à la fois tendre et cruelle. Lorsque j'ai appris que Grégoire Delacourt avait d'abord envoyé le manuscrit de L'écrivain de la famille à Jean-Louis Fournier, j'ai trouvé cela d'une cohérence affolante. Car le livre de Fournier, Où on va papa ? -dont il faudra que je te parle tant ce bouquin est génial- a un style commun avec Delacourt. Une thématique aussi avec le handicap et la manière d'en parler. Dans l’Écrivain de la famille, le personnage du frère handicapé est dépeint avec une poésie dénuée de mièvrerie et de fioriture. « Mon frère passe ses journées au Club de la Plage à jouer avec des enfants de l'âge de l'enfant dans sa tête. Son corps est couvert de crème blanche qui le protège du soleil. Quand il déplie ses bras, on dirait un cygne gracieux et lorsqu'il rit, les enfants autour de lui font une farandole et poussent des petits piaillements de joie. » Un autre personnage, m'a marquée plus particulièrement, celui du grand-père du narrateur. Qui meurt d’Alzheimer ou comme le dit joliment le roman de la « maladie de l'oubli ». On retrouve aussi la présence de cette maladie dans La Liste de mes envies avec le père de l'héroïne.

Ce n'est pas le seul point commun entre les deux livres de monsieur Delacourt. Les mots semblent être un fil conducteur ou, plus exactement, l'effet des mots : par leur absence, leur violence, leurs mensonges. Dans L'écrivain de la famille, il semble que trop de pouvoir soit accordé à la parole. « La psychanalyse fit des ravages dans notre famille. Ma mère ne parlait plus parce qu'elle gardait ses mots pour son analyste, un certain Boucher, à Lille. Mon père se taisait parce qu'il savait que si les mots peuvent guérir, ils peuvent aussi blesser, détruire. Et nous n'osions poser de questions. Ouvrir la bouche pouvait déclencher un cataclysme. » Pour Jo de La liste de mes envies, les mots sont bourreaux dans la bouche de son mari. Malgré cette violence, les deux personnages sont unis par l'amour de la langue et de l'écriture. Le premier aspire à écrire un roman tandis que Jo ouvre un blog pour prendre la parole.

Cet affection de l'écriture va même plus loin car un livre est au centre de chaque roman : Que ma joie demeure de Giono dans L'écrivain de la famille et Belle du Seigneur de Cohen dans La liste de mes envies. On sent derrière cela le lecteur qu'est peut-être l'auteur, un lecteur qui tombe amoureux d'un roman sans se préoccuper de critiques ou de modes, fidèle à ces coups de cœurs littéraires. Aussi, les mots capables de violences sont aussi des faiseurs de miracles, des remèdes. La narrateur de L'écrivain de la famille sauve la vie de son père par la parole tandis que Jo adoucit celle du sien en le réinventant.

Il va sans dire que j'ai beaucoup aimé les ouvrages de Grégoire Delacourt, je me suis laissée embarquer et j'ai été touchée par ses histoires. Certain critiques lui reproche un côté populaire, j'ai même lu la critique d'une lectrice -ici- qui disait : "Peut-être faut-il y voir une variation sur l'éternel adage "l'argent ne fait pas le bonheur". Certes, mais la pauvreté non plus! Il faut savoir se contenter des son petit bonheur simple, des petits plaisirs de tous les jours...Certes, mais là, c'est carrément l'éloge de la médiocrité, de l'absence totale d'imagination, d'ambition, ou même simplement d'un petit effort." Déjà j'ai un peu de mal avec l'idée de personnages qui devraient donner un exemple mais je pense surtout que la plus grande qualité de Delacourt -et ce qui fait son succès- réside en cela. Parce que Jo, et même son mari, sont avant tout humains. Parce que nous sommes tous un peu ainsi, blessés d'avoir vu le fantasme de notre vie se fracasser contre la réalité. Parce que la médiocrité, la lâcheté, le quotidien, sont le lot de l'être humain. Et quand Jo cite Balavoine, l'auteur est cohérent. Elle est une Ema Bovary, mais avec la tête sur les épaules. La résignation dont elle fait souvent preuve dans le roman n'est condamnable que par ceux qui baignent dans le parisianisme masturbatoire et intellectuel.

Alors oui, les romans de Grégoire Delacourt ne sont pas de grands romans ; ils sont efficaces et intéressants. Et rappelons que le métier d'écrivain c'est d'abord celui de raconter des histoires, et cela il le fait plutôt bien.

 

NOTE GLOBALE : 16,5 / 20