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Édition : Folio

Parution : 2010

Classement : novella (mini-roman)

 

Si j'ai pour habitude de me méfier des Prix Goncourt, je voulais lire un ouvrage d'Atiq Rahimi depuis fort longtemps. Mon choix ne s'est pas porté sur Syngué sabour. Pierre de patience pour lequel l'auteur a reçu le célèbre prix en 2008. Je lui ai préféré le premier roman de d'écrivain afghan. Publié en 2000, Terre et Cendres est un très court roman, une novella :

Un pont, une rivière asséchée dans un paysage grandiose et désolé, la guérite d'un gardien mal luné, une route qui se perd à l'horizon, un marchand qui pense le monde, un vieillard, un petit enfant, et puis l'attente. Rien ne bouge ou presque. Nous sommes en Afghanistan, pendant la guerre contre l'Union soviétique. Le vieil homme vient annoncer à son fils qui travaille à la mine, le père du petit, qu'au village tous sont morts sous un bombardement. Il parle, il pense : enfer des souvenirs, des attentes, des remords, des conjectures, des soupçons...

La chose est rare avec moi mais je voudrais exprimer toute mon admiration pour travail de la traductrice Sabrina Nouri qui est véritablement sublime. Maintenant que c'est chose faite, entrons dans le vif du sujet.

En un peu moins de cent pages, Atiq Rahimi parvient à nous frapper au cœur, au corps même tellement la puissance poétique enfle au fil des pages. Personnellement je me fous que l'auteur parle de l'Afghanistan, parce que ce n'est pas cela qui m'a éclatée au visage ; c'est la littérature, la poésie, la musicalité, la force des images. Un récit âpre qui nous plonge au centre névralgique de la souffrance du vieil homme. Aucune phrase n'est inutile, aucun mot vide de sens. Pour vous donner un exemple, quelques mots prononcés par l'enfant, Yassin :

« La bombe était très forte. Elle a tout fait taire. Les tancks ont pris la voix des gens et sont repartis. Ils ont même emporté la voix de grand-père. Grand-père ne peut plus parler, il ne peut plus me gronder… »

Le petit garçon ne sait pas qu'il est devenu sourd et son grand-père continue pourtant de lui parler, comme il parle à son fils avant de l'avoir rejoint, tentant de comprendre comment dire l'effroyable, comment annoncer l'inhumain. Chaque personnage, l'enfant, le grand-père, est enfermé dans cette douleur si atroce qu'elle anesthésie tout. Durant le récit, des flashs nous viennent de ce qui s'est passé, comme si c'était nous le lecteur qui subissions l'état de choc. Ces images sont âpres, difficile, comme celle de l'épouse du fils, au hammam au moment de la catastrophe, qui sort nue et qui finit, traumatisée, par se jeter dans le feu pour brûler vive.

Nous sommes donc au milieu de la souffrance du vieillard, nous voyons tout de l'intérieur, la narration, la souffrance, la confusion :

« Tu n'entends plus la suite; Tu te perds au fond de toi, là où se tapit ta détresse. Et ton chagrin à toi ? S'est-il transformé en larmes ? Non, sinon tu pleurerais. En poignard ? Non plus. Tu n'as encore blessé personne. En bombe ? Tu es toujours en vie. Tu es incapable de décrire ton chagrin : il n'a pas encore pris forme. C'est encore trop tôt. »

Quand j'ai refermé l'ouvrage d'Atiq Rahimi, j'étais un peu sonnée, vaincue, comme toujours lorsque je me frotte à de la littérature. De la grande littérature.

Je vous laisse avec la dédicace de l'auteur, sublime à elle seule :

« A mon père,

                     Aux autres pères,

                                                                La guerre leur a volé leurs larmes »