Les Voraces

31 juillet 2020

Culture pourrie : Harlequinade, grosse arnaque, cécité et mièvrerie

 

brulante-rencontre

 

    La semaine dernière, ma collègue te faisait découvrir une « romance » de notre victime du mois : Tiffany White. Si elle a beaucoup souffert pendant sa lecture, pour ma part je me suis sentie plutôt arnaquée par la mienne. Laisse-moi d'abord te parler de la quatrième de couverture :

     « Il était tard. Un profond silence régnait dans l'immense bibliothèque maintenant déserte où je finissais d'écrire un article. Je venais là depuis des semaines, et je m'asseyais chaque soirée à la même place, mais pour la première fois, je me sentis mal à l'aise. Ou plutôt troublée. Parce que j'étais certaine qu'on m'observait dans l'ombre. Je n'eus pas le temps de voir celui qui soudain surgit dans mon dos et m'ordonna d'une voix ferme mais douce : "ne vous retournez pas, laissez vous faire, profitez seulement de ce qui s'offre à vous..." J'aurais du faire volte face, démasquer l'intrus, protester ... Au lieu de cela, étrangement, les paroles de l'inconnu glissèrent jusqu'à mon oreille comme une irrésistible caresse, et j'obéis. Puis un frisson me parcourut ; l'homme venait de dénouer mes cheveux d'un geste habile, ses mains s'insinuaient dans l'échancrure de mon chemisier jusqu'à épouser la forme de mes seins. D'un soupir de plaisir je me surpris à l'encourager. Et quand il fit me lever, et pressa son corps contre mes reins pour me faire ployer, je ne songeai même pas à résister ... »

     Voilà pourquoi j'ai voulu lire ce roman ! Parce que je me suis dit que pour une fois dans un Harlequin, l'héroïne avait l'air ENFIN assez libérée ! Et bien que nenni cher ami, car ce résumé... Ne résume en rien l'histoire. Ouais. Une belle arnaque. Au lieu d'avoir du cul, j'ai eu du cucul... Quelle trahison !

     Notre jeune première s'appelle Frederica Astor, elle a 25 ans et travaille dans une maison d'édition à New York où elle recrute des auteurs prometteurs, futurs vendeurs de best-sellers -elle n'a certainement pas publié Tiffany White je suppose-. Sa lubie du moment : adopter un chat persan. Animal qui coûte bien entendu trop cher pour son pauvre salaire. Elle décide alors de répondre à une petite annonce qui lui était prédestinée : faire la lecture à haute voix. Tu le vois le cliché de la femme qui a fait carrière, qui passe son temps libre à rêver du prince charmant en caressant son chat -je parle bien de l'animal poilu hein, rien d'autre- ? Et bien Frederica en est un bel exemple. Même que son grand amour, elle le stalke depuis qu'elle a quatorze ans :

    « Sans trop savoir pourquoi, la jeune femme se dit alors qu'il ne lui manquait pas grand chose dans la vie... hormis un homme pour respirer avec lui le parfum des roses. Et pas n'importe quel homme. Peter Moss. Frederica l'avait rencontré en France, alors qu'elle n'avait que quatorze ans... Elle s'en souvenait comme si c'était hier. »

    Oui tu as bien lu : elle veut un homme avec qui respirer le parfum de putain de roses. Du coup on comprend mieux son célibat, parce qu'à moins de cultiver des rosiers entre ses cuisses, peu d'hommes ont ce genre de hobby -comment c'est sexiste ? Je m'adapte à l'auteur, c'est tout !-. Mais revenons-en à Peter. Plus âgé que notre héroïne, c'est un célèbre joueur de polo -au moins il ne joue pas à La Crosse, c'est déjà ça-. Dès qu'elle l'a rencontré, Frederica est foudroyée par l'amûûûûr et elle va collectionner religieusement toutes les photos et les coupures de presse le concernant dans des cahiers. Bien entendu il ne s'intéresse en aucun cas à une gamine et son petit cœur tout fragile sera brisé en apprenant les noces de son bien aimé. Que c'est chiant triste ! Mais ne t'inquiète pas, ami lecteur ! En réalité, le mariage de Peter avait été annulé, et comme le destin est un petit rigolo chez Harlequin, ce n'est pas à une petite vieille que notre héroïne devra faire la lecture, mais bel et bien à son premier amour. Et oui, car Peter est devenu aveugle après une chute de cheval !

    « Dire qu'un mois plus tôt il évoluait encore dans les bals et les réceptions, entouré par des essaims de jolies femmes fascinées par sa notoriété de champion de polo et sa réputation de Don Juan ! Aucune d'elles ne prêterait aujourd'hui la moindre attention au lamentable infirme qu'il était devenu. D'ailleurs, qui reconnaîtrait dans cet individu aux yeux morts le séduisant athlète qui faisait récemment encore la une des magazines ? ». Oh qu'il a l'air charmant ce garçon ! Et pas du tout imbu de sa personne par-dessus le marché. Mais on apprend vite que derrière cette façade de tombeur de ces dames, il y a un homme blessé. Délaissé dans des pensions par ses parents, il manquait d'amûûûr. Puis sa fiancée qui l'a abandonné n'a fait qu'aggraver sa solitude. Et maintenant la cécité qui le rend grincheux et ses amis qui lui tournent le dos. On aurait presque envie de lui faire un câlin -ou pas-. Donc notre Frederica passe un entretien pour faire la lecture à Peter, elle s'aperçoit qu'il est aveugle, du coup elle en profite pour lui faire croire qu'elle est super belle. Après avoir râlé qu'il ne voulait pas embaucher de femme, Peter accepte qu'elle fasse un essai.

     Le lendemain soir, toute contente, elle retourne chez son nouvel employeur pour lui faire la lecture. Alors qu'elle s’apprête à commencer, le livreur arrive avec le dîner. Peter va ouvrir et en revenant dans la bibliothèque, il se prend les pieds dans le parapluie de Frederica et s'étale de tout son long. Bien entendu elle va chercher une serpillière pour nettoyer -en même temps c'est un peu sa faute- puis elle décide d'aller cuisiner un chili comme si elle était chez elle :

    « Pas mauvais, fit Peter en reposant sa cuillère. Ainsi donc, vous êtes intelligente, belle et vous savez cuisiner... Bonne à marier, à ce que je vois ! - Ben non du coup - Cette plaisanterie pourtant sans conséquence troubla Frederica qui ne sut que répondre. »

     Et bien ça te trouble peut-être parce que c'est une remarque de connard sexiste, non ? Bref, pas terrible comme premier jour. Plus tard, elle raconte ses malheurs à sa sœur Francesca, une célèbre mannequin qui lui conseille carrément d'allumer le beau gosse aveugle :

    « - Tu n'as qu'à lui lire Venus erotica, soeurette !
Venus erotica ?
Frederica reposa le combiné, à la fois surprise et songeuse. Lire à Peter de la littérature érotique ?... Elle n'y avait jamais pensé. D'ailleurs, quand bien même l'idée lui aurait effleuré l'esprit, elle n'aurait pas eu le cran de faire une chose pareille... »

    Au lieu de ça, elle décide de faire accepter sa cécité à Peter, qui s'enferme chez lui depuis son accident. Elle l'entraîne donc dans un jeu de piste à travers la ville, l'emmenant boire un café, lui faisant héler un taxi, le traînant dans une boutique et en allant voir Cats à Brodway. En fait, elle s'organise un rencard avec lui quoi, c'est beau de profiter des handicapés comme ça, tiens ! Bref, on se fait chier, mais elle est contente de l'avoir fait sortir et lui, il a pu toucher une petite culotte chez Saks, tout le monde y trouve son compte.

    « Avec Peter, ils se fondirent à la foule des couples qui descendaient la 47ème Rue en devisant gaiement. Et quand son compagnon lui pressa la main d'un geste affectueux son cœur bondit.
- Cette soirée a été... fantastique. Merci Frederica.
- Ce n'est pas la peine, vraiment.
- Si, c'est la peine. Sans votre patience, je serais toujours à me morfondre chez moi. Vous êtes vraiment une fille chouette. »

    S’apercevant que la friend zone lui tend les bras, mais tout de même bien décidée à séduire Peter, elle contre attaque en décidant de lui lire en exclusivité un manuscrit qu'elle vient de recevoir au travail. Manuscrit qui n'est autre qu'un recueil de nouvelles érotiques. Et même s'il n'en laisse rien paraître, ça lui plaît à ce petit coquinou :

    « Un défi ? Un jeu de séduction ? Cette idée ne lui déplaisait pas, après tout... En tout cas, pour la première fois depuis son accident, il se sentait revivre. Et s'il était impatient d'être au lendemain, ce n'était pas pour vérifier si sa vue s'était améliorée pendant la nuit. Non, à présent, il avait seulement hâte de retrouver Frederica. »

     Comme c'est mignon. Les soirées se suivent et nos deux héros font connaissance, se rapprochent et commencent à flirter. Peter va même jusqu'à offrir un déshabillé sexy à Frederica en lui disant de lui lire son recueil de nouvelles dans cette tenue. Ouh c'est chaud ! Bien entendu ils finissent par coucher ensemble quelques jours plus tard, c'est merveilleux et blablabla. Je ne résiste pas à te partager un petit extrait de leurs ébats :

    « D'instinct, Frederica se cambra à la rencontre de Peter et tous deux prirent feu. Tandis qu'ils s'aimaient, il découvrirent avec émerveillement quelle harmonie les soudait naturellement, avec quel ensemble ils se caressaient, se conduisaient l'un l'autre vers le plaisir. Peu à peu, le rythme de leurs ébats s'accéléra, et la chambre bruissa bientôt de leurs soupirs et de leurs mots d'amour. Et il surent qu'ils allaient se confondre dans l'extase, bien avant que la jouissance ne déferle sur eux et ne les emporte comme une vague immense et irrésistible. »

     Bref, ils sont jeunes, ils sont amoureux, ils sont heureux. Et pourtant... Frederica cache un terrible secret qu'elle est bien décidée à avouer à Peter : c'est à cause d'elle que son mariage a été annulé. Alors que Peter devait fêter son enterrement de vie de garçon, Frederica s'est arrangé pour que sa sœur organise une soirée avec l'équipe de baseball de son petit ami de l'époque. Fête où Tricia, la fiancée, était bien entendu invitée. La frangine lance alors le pari à un des joueurs, qu'il n'arriverait pas à emmener Tricia à Las Vegas pour l'épouser. Évidemment, ça marche et Peter se fait larguer comme une vieille chaussette. Pas vraiment ravi d'apprendre tout ça, il la congédie. Elle est malheureuse, se dit qu'elle l'a bien mérité et s’apitoie sur son sort pendant de loooooooongs paragraphes. Pourtant un jour, alors que sa sœur lui présente son chéri dans un café, Frederica voit débarquer un Peter tout pimpant. Il s'installe alors à leur table et notre héroïne s'aperçoit qu'il a retrouvé la vue. Car oui, après avoir couché ensemble, sa vue commençait à revenir. C'est carrément à chier magique ! Il l'invite alors à la réunion d'anciens élèves de son lycée, et un peu coincée,elle accepte. Pendant cette soirée, Peter est obligé d'ouvrir le bal avec Tricia, son ex. Frederica finit par partir, blessée, mais il la rattrape et lui explique qu'il a eu du temps pour réfléchir et se rendre compte qu'il n'est qu'un misérable sans elle. Ils se réconcilient donc et Peter lui offre le chaton qu'elle désirait tant. Et comble du romantisme -non-, elle trouve une bague de fiançailles accrochée au collier de la boule de poils. Bien entendu elle accepte de l'épouser et ils filent le parfait amûr. Tiens-toi prêt, je te passe le sac à vomi :

    « Tu es la plus belle. Tu es la femme de mes rêves, la femme idéale que j'ai toujours cherchée. Je t'aime, Frederica. Je t'aime, mon adorable princesse habillée de poudre de fée. Je t'aime, Fred. »

    Le roman se termine sous une pluie de petits cœurs avec Peter et son beau-frère qui patientent dans la salle d'attente de la maternité que les deux sœurs donnent naissances à d'adorables princesses. Et moi, je termine ma lecture avec la farouche envie de rester célibataire à vie devant tant de mièvrerie.