Culturo-voraces team

06 avril 2016

Les Yeux jaunes des crocodiles - Katherine Pancol

http://static.fnac-static.com/multimedia/FR/images_produits/FR/Fnac.com/ZoomPE/6/0/2/9782253121206.jpg

 

Maison d'édition  : J'ai Lu

Parution : 2007 pour la présente édition

Genre : Roman / Toi aussi rentre dans la tête d'une princesse dans sa tour d’ivoire

 

Pour expliquer le pourquoi du comment de ce choix, partons d'un cliché, -tu verras ami lecteur que je suis dans le ton de l'ouvrage qui nous intéresse-... Il paraît que les femmes aiment le shopping, tellement qu'elles achètent parfois cette jolie robe qu'elles ne mettront jamais. Parce qu’immettable, parce que mal coupée, parce qu'à la couleur fantaisiste. Un achat gueule de bois, qu'on regarde dès le lendemain les yeux remplis de regrets. Ce genre d’impulsion, j'en ai eu très peu dans ma vie. Du moins pour les fringues. Concernant les bouquins, je n'en fais plus le compte. Me voilà donc sur un célèbre site marchand, à baguenauder d'un clic à l'autre. Je m'arrête, je jette la trilogie -oui, oui les trois romans d'un coup- de madame Pancol dans mon panier. Je valide. Et, deux jours plus tard, je reçois 1500 pages dans ma boite aux lettres.

Bon, faut dire aussi que madame Pancol est un bulldozer de l'édition. Elle n'écrit pas, elle pond des romans, et ceux-ci se vendent merveilleusement bien. Les critiques sont partagés. Tant et si bien que l'Express et le Figaro défendent l'auteure alors que Le Monde et Les Inrocks sont sans pitié. Il était temps pour moi de m'y intéresser :

Ce roman se passe à Paris.

Et pourtant on y croise des crocodiles. Ce roman parle des hommes. Et des femmes. Celles que nous sommes, celles que nous voudrions être, celles que nous ne serons jamais, celles que nous deviendrons peut-être. Ce roman est l'histoire d'un mensonge. Mais aussi une histoire d'amours, d'amitiés, de trahisons, d'argent, de rêves. Ce roman est plein de rires et de larmes. Ce roman, c'est la vie.

Dans mon immense gentillesse -on ne ricane pas, merci-, je vais commencer par les points positifs de ce roman... Ce qui, finalement, sera rapide, contrairement à l'ouvrage. L'écriture m'a agréablement surprise. Les descriptions, de bonne qualité, parviennent à installer efficacement les atmosphères, les personnages, les lieux. Cette qualité, hélas assez rare en France, se trouve plus facilement chez les auteurs anglo-américains. D'ailleurs, l'autre grande habilité des Yeux jaunes des crocodiles évoque aussi la littérature américaine : la qualité de la trame narrative. La construction du récit est solide et soignée. Ici, le récit se tisse avec intelligence.

Voilà pour ce qui m'a plu dans le roman de madame Pancol. Ah, non, j'oublie une chose : l'idée de départ. Notre héroïne, Joséphine vient de se séparer de son mari. Elle se retrouve seule avec ses deux filles, l'une de dix ans, l'autre de quatorze. La jeune femme, chercheuse au CNRS, spécialisé dans l'histoire du XIIème siècle, est timide et effacé. C'est une intellectuelle effrayée par le monde et dont la gentillesse confine à la naïveté. Or Joséphine a une grande sœur aux antipodes. D'une grande beauté, Iris a épousé un riche avocat et passe ses journées à mener l'existence d'une mondaine oisive et toujours en figuration. Mais voilà que lors d'un dîner, elle a le réflexe de mentir sur ses occupations et dit qu'elle est en train d'écrire un roman. Sur le XIIe. Un éditeur s’intéresse à l'affaire et, bientôt, son projet, pourtant au point mort, intéresse le tout Paris. Voilà comment les deux sœurs vont s'associer. Joséphine écrit l'ouvrage et récoltera l'argent gagné pour éponger ses dettes tandis qu'Iris sera officiellement l'auteure du roman et répondra aux interviews.

Cette relation complexe entre ces deux femmes de quarante ans, nullement épargnées par les errances et les blessures, possédait des possibilités énormes. Sauf que... Sauf que madame Pancol, à mon sens, rate son coup. Qu'importe que l'on soit face à un roman léger, puisqu'il a la prétention de nous parler des relations humaines « ordinaires » -la quatrième de couverture n'en fait pas mystère- il eut fallu que les personnages nous soient familiers. Qu'à travers Joséphine, Iris, Hortense et tous les autres, on touche la poésie et la tragédie du quotidien. Même si c'est avec le sourire. Si vous voulez un exemple, Anna Gavalda est plutôt douée à cet exercice.

Pourquoi, à mon sens, cela ne fonctionne pas avec Les Yeux jaunes des crocodiles ?

D'abord parce que dans ce genre de récit, les dialogues sont primordiales. Ils doivent à la fois paraître suffisamment réalistes pour que le lecteur puisse se dire « Oh, mais c'est tellement ça ! » tout en conservant une tenue littéraire et la capacité à transcender la réalité. Ici, nombre de répliques semblent complètement incongrues. Trop souvent elles ne correspondent pas aux personnages. Ainsi, Zoé la fille de l'héroïne, qui a donc dix ans, l'âge du CM2, parle comme une enfant de 6 ans.

Page 138 : « — Il est rigolo, papa ! Remarqua Zoé en suçant son pouce. Mais moi, j'aime pas ça qu'il travaille avec les crocodiles. C'est nul, le crocodile ! », ou encore page 179 « — Oh là là ! Alors là, c'est sûr, ils vont divorcer tes parents ! Et si ça se trouve, on t'enverra voir un pschi... C'est un monsieur qui ouvre ta tête pour comprendre ce qu'il se passe dedans. »

Ce phénomène de dialogues improbables ne touchent pas que les enfants... Ainsi le beau-père de Joséphine et Iris, qui couche avec sa secrétaire. Le personnage de Marcel est sans doute mon préféré du roman : un homme d'une soixantaine qui a réussi dans les affaires mais a fait une erreur en épousant une veuve, la mère de deux sœurs, rigide et seulement intéressée par l'argent de son époux. Plus grave, elle a honte des origines modestes de son deuxième mari. Origines pour lesquelles ce dernier ne ressent aucune gêne. Madame Pancol, pour bien nous montrer qu'il garde des traces de son milieu de naissance le fait parler... comment dire ? Ne sachant pas comment qualifier l'argot dont il use jusqu'à la corde quand il est avec sa maîtresse, en voici un exemple, page 68 :

« — Putain, quelle chaleur ! J'ai les bonbons qui collent au panier. T'irais pas me chercher une petite orangeade glacée... »

Ou plus loin, même page :

« — Je pourrai pas rester ce soir, Choupette. Y a ripaille chez la fille du Cure-dents !

La pointue ou la ronde ?

La pointue... Mais la ronde sera là. Avec ses deux filles. Dont une, je te dis pas, ce qu'elle est dégourdie. La façon dont elle me regarde. Tu veux que je te dise, elle me poinçonne, cette gamine. Je l'aime bien, elle est très classe, elle aussi.

Tu me bassines avec ta classe, Marcel. Si t'étais pas là pour banquer, elles baveraient du râtelier, ces femelles. Elles feraient comme tout le monde, des pipes ou des ménages ! »

De quoi largement lever les yeux au ciel tout au long du récit. Les dialogues sont, certes, un morceau délicat pour tous les auteurs mais là, on frôle le ridicule. Surtout que nous sommes dans un roman qui est censé nous parler de l'être humain, de la « vraie vie ». C'est d'ailleurs, c'est aspect que la plupart des critiques positives mettent en avant, la faculté de Pancol à transcender le quotidien, à nous parler de la vie, dans ses joies et ses drames... Sauf qu'on peut se demander dans quelle bulle réside l'auteur. Où elle ne croise pas d'ado, d'enfant, d'ouvrier,... Bref aucun des êtres ordinaires qu'elle est censé nous dépeindre.

Si encore les dialogues étaient le seul élément tiré par les cheveux du roman mais hélas, non. Le récit en lui-même comporte nombre de rebondissements à l'encontre de toute logique. Je veux bien un peu de folie dans un roman, beaucoup même, mais là il me semble que cela dessert le récit.

Finalement, j'ai trouvé que madame Pancol ne tirait vraiment son épingle du jeu que lorsqu'elle aborde la bourgeoisie, le parisianisme, bref, le milieu qu'elle semble maîtriser.

Un roman avec des qualités mais qui, malgré la longue carrière de l'auteure, manque singulièrement de maturité.

 

NOTE GLOBALE : 08 / 20

Posté par AlterVorace à 10:43 - - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tags : , , , , , , , , ,